BENOÎT VITKINE, LES LOUPS

BENOÎT VITKINE, LES LOUPS

«  Il a roulé les cent derniers kilomètres plein est, le soleil dans le dos, laissant derrière lui un léger nuage de poussière, cow-boy solitaire dans la steppe. Aussi loin que portent les yeux, le paysage est à la fois époustouflant et hypnotisant de monotonie. Les champs d’un jaune vif se déploient sous un ciel bleu sans nuages : blé, maïs, et surtout tournesols immenses. Cette sensation de rouler sur un gigantesque drapeau ukrainien, sans limites, le grise. « 

Celui qui conduit le vieux 4×4 Toyota n’est pas un cow-boy solitaire, c’est un tueur, un homme de main au service de sa patronne Olena Hapko, qui dans moins de 15 jours doit prendre le pouvoir en Ukraine puisqu’elle vient de remporter les dernières élections. Olena est une femme dure, dure en affaires, dure en politique et elle n’est pas arrivée aux portes du pouvoir pour des raisons idéologique, mais bien par soif de l’argent, grâce à une volonté farouche et surtout une totale absence de scrupules et de moralité.

Le roman de Benoît Vitkine – car c’est bien d’un roman qu’il s’agit, même si par moment il ressemble terriblement à l’histoire récente de l’Ukraine – jette une lumière intéressante sur les luttes pour le pouvoir dans le pays et démonte parfaitement les jeux pervers des oligarques ukrainiens pour s’enrichir. Car si on voue aux gémonies les oligarques russes, les oligarques ukrainiens n’ont rien à leur envier, soumis qu’ils sont eux-aussi au bon vouloir de Vladimir.

Auteur d’un premier roman déjà très éclairant, Donbass, l’auteur, correspondant du Monde à Moscou, utilise sa parfaite connaissance des deux pays pour faire pénétrer le lecteur dans les coulisses des milieux financiers et de leurs alliés politiques. Un monde qui ne se soucie en rien des préoccupations du peuple. Mené comme un polar avec un compte à rebours – 30 jours avant l’investiture ! –  et quelques retours en arrière où l’on voit les personnages s’enfoncer de plus en plus dans les turpitudes, le roman jette une lumière cruelle sur les conséquences néfastes de la chute de l’URSS. Pas de nostalgie dans le constat de la vieille institutrice. Mais une lucidité désespérée.

« Ces valeurs qu’on leur avait inculquées sont devenues le mal, du jour au lendemain. Tout ce qu’on leur avait dit de respecter est devenu nul et non avenu. Pour nous aussi, ça a été dur. Avec l’écroulement de l’URSS, c’est comme si on nous disait que nous avions vécu toute notre vie dans l’erreur. Mais au moins nous étions des adultes. Nous avions eu le temps de constater l’hypocrisie du système soviétique, son cynisme. Nous étions blindés contre les grands discours. Tout ce qu’on nous demandait, c’était de nous serrer la ceinture et de courber l’échine, une fois de plus, d’accepter que le passé était mort. Nous avons vu la violence des années quatre-vingt-dix comme un nouvel avatar de notre histoire dramatique, de notre destin. Qu’est-ce que ça pouvait nous faire leurs « privatisations», à nous qui avions connu la collectivisation, les purges, la guerre, les camps … Mais imaginez ce qu’ont pu ressentir ces enfants qui arrivaient à l’âge adulte à ce moment-là, pleins de confiance et d’allant. Eux ne connaissaient ni la violence, ni la cupidité, ni les cadavres étendus en pleine rue. « 

Nicole Dupré

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